Lettre des Compagnons de la Mission
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Lettre pour reader reader

Circulaire N° 9, été 2015

Éditorial : frère Guy Lespinay, o.p.

Nous ne sommes pas à la hauteur

Je viens de lire un article du père Paul Arseneault, o.m.i. dans la revue Notre-Dame du Cap, un sanctuaire dirigé par les Oblats de Marie Immaculée à Trois-Rivières au Canada. Nous ne sommes pas à la hauteur dit-il. C’est vrai ! Qui de nous est à la hauteur de ce qu’il a choisi comme carrière dans sa vie ? Sommes-nous vraiment à la hauteur ? Un chef d’entreprise est-il vraiment à la hauteur lorsque celle-ci sombre dans des problèmes financiers ou commerciaux ? Le prêtre est-il à la hauteur lorsque le ministère ne lui laisse aucun temps pour des loisirs ou la prière et qu’il doit refuser des rencontres ou des services, faute de temps ou dépassé par la lourdeur de sa charge ? Le médecin est-il à la hauteur de sa charge lorsque la maladie de ses patients s’acharne et ne semble pas vouloir guérir ? L’avocat est-il à la hauteur lorsqu’il perd ses causes qui pour ses clients sont une déception et parfois une condamnation ? Les époux sont-ils à la hauteur lorsque le couple n’est plus en communion, lorsque la passion n’est plus constante, lorsque l’éducation des enfants devient de plus en plus difficile et ne rencontre pas les désirs nobles de parents soucieux de leur bien, lorsque l’on n’a plus le goût du vivre ensemble ? La liste pourrait s’allonger sans pour autant nous convaincre que nous sommes peut-être meilleurs que ce que nous estimons.

Qu’est-ce que nous proposent Jésus et son Évangile ? Nous demande-t-il d’être à la hauteur de telle ou telle situation. Jésus a lancé des appels. Il a choisi des apôtres d’humbles conditions pour la plupart. Aucun d’eux n’était tribun, scribe, grand prêtre, docteur de la loi etc. Il a choisi des pêcheurs rustres et un peu naïfs. Ils avaient l’oreille dure et peu de connaissance, à part des gens comme saint Paul qui était pourtant un persécuteur de chrétiens. Il a choisi Pierre qui le renia trois fois. Il a choisi des gens qui ont pris la fuite au moment de son arrestation. Ils se sont éloignés pendant son jugement, sa condamnation, sa crucifixion et qui se sont cachés jusqu’à la Pentecôte de peur d’être aussi arrêtés.

Jésus se fait baptiser par son cousin, Jean-Baptiste qui se retire pour lui laisser la place. Jésus enseigne que c’est le cœur qui doit se convertir. Il annonce que le bonheur est chez les petits, les pauvres de cœur, les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de justice, les cœurs purs, c’est-à-dire, ceux qui ont des intentions bonnes et droites, ceux qui travaillent à la paix dans le monde, les persécutés. Jésus fait confiance à ses disciples : Vous êtes le sel de la terre. (Mt 5, 13) Ces nombreux conseils montrent comment il envisage l’être humain se comportant de manière positive en insistant moins sur leurs faiblesses qu’en leur conseillant une manière d’agir. Il ne veut pas en faire des héros. Il leur conseille l’humilité dans la prière. Il établit un lien direct entre l’agir chrétien et son Père des cieux, dont il déclare qu’ils sont ses enfants. Il insiste sur le Royaume intérieur qu’il apporte au monde. Il invite à ne pas avoir peur face aux persécutions et aux difficultés courantes. Il sait très bien que ses disciples ne seront jamais à la hauteur de la mission qu’il leur confit. Il demande le renoncement plutôt que l’efficacité. Jésus forme ses disciples et n’hésite pas à leur confier l’avenir de sa mission malgré les quelques manques qu’on pourrait leur attribuer.

Pour Jésus, il faut naître de nouveau, car pour entrer dans le Royaume des cieux, il ne s’agit pas d’être à la hauteur, mais plutôt de se mettre au service pour que son œuvre se continue dans le futur. C’est ainsi que l’Esprit de Pentecôte n’est pas une magie, mais une force avec des dons. Être à la hauteur, c’est faire confiance en Dieu qui envoie des personnes démunies de moyens. Dieu agit en envoyant son Fils qui annonce que celles ou ceux qui le suivent sont le sel de la terre et la lumière du monde. Voilà le grand miracle de la Pentecôte. L’Esprit fait de nous des femmes et des hommes habilités à accomplir l’impossible et donnant le nécessaire pour faire ce que l’on croit ne pouvoir faire nous-même. Nous ne serons jamais à la hauteur, mais Dieu fait des merveilles à travers nous.

Il ne juge pas la Samaritaine et plutôt lui offre une eau qui étanchera sa soif de salut. Jésus se sent bien avec les Samaritains et passe deux jours avec eux. Il donne du vin aux convives de Cana répondant à une demande très humaine. Il nourrit la foule, if offre son corps et son sang en nourriture. Jésus est à la hauteur parce qu’il croit en sa mission qui lui est dévolue par Dieu.

Le chrétien est appelé à se laisser prendre au risque de la foi dans la confiance que Dieu lui donnera les grâces nécessaires tout au long de sa vie. Jésus ne se laisse pas décourager face aux nombreux Juifs qui ne croient pas. Nous aussi nous ne devons pas démissionner face à l’indifférence religieuse. Le mois de septembre est l’occasion de se prévaloir des dons l’Esprit pour entrer dans le mystère de Dieu qui agit en nous. Ainsi nous serons à la hauteur de ce que Dieu nous demande et du service qui nous est confié comme chrétien et surtout comme Compagnons de la mission.

Homélie à la messe conventuelle du Couvent Saint-Albert-le-Grand, Montréal

Le frère Jean-Louis Larochelle est prieur du Couvent Saint-Albert-le-Grand de Montréal au Canada. Président de l’Eucharistie conventuelle du 13e dimanche du temps de l’église (ordinaire), le 28 juin 2015, il nous entretient dans son homélie sur l’espérance chrétienne au cœur du mal et du péché. (Mc 5, 21-43)

L'expérience du mal est le lot de tout le monde. Cela peut commencer par l'expérience personnelle de la maladie et de la souffrance. Cela peut être vécu en lien avec l'insécurité et la peur qu'engendrent des situations sociopolitiques détériorées. Depuis quelque temps, ce sont des organisations terroristes comme Boko Haram et l'État islamique qui incarnent le plus dramatiquement les dérives sociales que nous connaissons, dérives faites de violences et d'horreurs sans nom. L'expérience du mal, ce peut être aussi l'incapacité de s'accepter dans ses différences et les rejets qui en découlent. Ce type d'expérience du mal, il est vécu dans les relations interpersonnelles au sein des couples et des familles, il est vécu dans les milieux de travail de même que dans les rapports entre minorités et majorités au codeur de nos sociétés contemporaines.

Une telle expérience diversifiée du mal nous fait prendre conscience que nous vivons dans un monde blessé, un monde fracturé. C'est ce qui amène bien des observateurs lucides à dire ouvertement que la condition humaine est dramatique parce que les forces du mal viennent continuellement l'assombrir. Dramatique, la condition humaine l'est parce que nous sommes très tôt confrontés à des forces qui étouffent la vie, qui rend difficiles, parfois impossibles, un espoir raisonnable d'une vie heureuse et épanouissante. Sur le plan personnel, nous sommes confrontés, que nous le voulions ou non, non seulement à la maladie mais au vieillissement et à la mort. C'est là une donnée impossible à rejeter. Nous sommes aussi confrontés, comme entité sociale, à des situations où les forces du mal - qu'elles soient d'ordre économique, politique ou culturel - semblent échapper au contrôle que les institutions étatiques devraient normalement exercer. Souvent, dans bien des régions du monde, des majorités de citoyens et citoyennes ont le sentiment que les luttes contre les mouvements extrémistes ou contre des élites corrompues n'ont guère de chance de l'emporter. La lumière du partage, de la justice et de la solidarité ne semble guère avoir des chances de traverser les ténèbres de l'égoïsme et de la haine.

Cette confrontation aux forces du mal et de mort, personne n'y échappe, qu'il soit croyant ou incroyant, qu'il soit chrétien ou musulman, qu'il soit animiste ou bouddhiste. Alors, quelle attitude adopter face à cette expérience du mal qui se fait parfois écrasante pour beaucoup ? Nous, les chrétiens, nous reconnaissons que notre Dieu est un Dieu de la vie, que le Christ Jésus a voulu manifester, par sa compassion à l'endroit des malades et des souffrants, que ses disciples devaient poursuivre son œuvre en luttant contre tout ce qui étouffe la vie. Par le biais des deux récits de guérison que nous avons lus tout à l'heure (celui de la fille de Jaïre et celui de l'hémorroïsse), Jésus invite à l'espérance. Il dit même à Jaïre : « L'enfant n'est pas morte, mais elle dort. » (Mc, 5,39).

Mais de tels récits peuvent-ils suffire pour nous permettre de ne pas nous résigner face aux manifestations d'égoïsme, de violence arbitraire et d'exploitation ? Peuvent-ils suffire pour nourrir notre espérance et nous permettre de résister au cœur de situations humaines profondément détériorées ? À eux seuls, ils ne suffisent sans doute pas, même s'ils manifestent clairement le souci de Dieu pour tous ceux qui souffrent. Ici, il est important de nous rappeler que ces récits de miracle ne doivent pas être lus de façon isolée. Ils doivent être lus à la lumière du grand récit de la résurrection de Jésus et en lien avec ce récit. Car ces récits de victoires sur la maladie et la souffrance prennent tout leur sens et toute leur envergure en regard de l'événement central de la foi chrétienne : la résurrection de Jésus. Ils sont alors perçus comme des signes révélant la puissance que Dieu peut déployer pour vaincre le mal et la mort. Ils manifestent aussi que Dieu est en train d'établir son Règne, celui qui se dévoilera sa plénitude au-delà de l'histoire présente. C'est d'ailleurs dans cette logique que nous sommes invités, en tant que disciples de Jésus, à nous positionner et à agir.

En ressuscitant Jésus, Dieu a révélé que nous pouvions espérer au milieu d’expériences du mal les plus décourageantes, que nous pouvions nous tenir debout et être, comme Jésus, des porteurs d'espérance, de fraternité et de justice. Défi difficile à relever toutefois, et ce, même si notre confiance en Dieu est forte. Car les forces de mort ne sont pas qu'à l'extérieur de nous, elles ne sont pas que chez les exploiteurs et les extrémistes. Nous sommes nous-mêmes porteurs de forces de mort. Nos égoïsmes, nos fermetures aux besoins des autres, nos indifférences face à ceux que nous qualifions d'étrangers sont des forces de mort. Mais parce que nous sommes conscients de ce qui étouffe plus ou moins ouvertement le bien et la vie en nous et autour de nous, nous devons, en retour, puiser dans la vision du monde que Dieu veut pour nous. De cette manière, nous ne cesserons jamais de lutter contre ce qui étouffe la vie, contre ce qui est source de souffrances et de malheurs. C'est d'ailleurs ce que vient de rappeler, à sa manière, le pape François dans son Encyclique portant sur le soin à accorder à notre environnement.

Dans cette conscience de vivre dans un monde fracturé, nous sommes invités à nous appuyer sur la force qui s'est manifestée en Jésus lors de la résurrection. Oui, bien sûr, nous allons continuer de vivre le drame de la lutte du bien contre le mal, le drame de la lutte de la vie contre la mort. Pourtant, au cœur de cette expérience dramatique, nous pouvons compter sur la force qui s'est manifestée lors de la résurrection de Jésus. Car là, Dieu a manifesté qu'il avait le pouvoir de vaincre les forces du mal et de la mort. C'est à partir de cette foi en Dieu sauveur que nous pouvons lutter contre le mal même si les victoires immédiates ne sont pas assurées. Dans la foi, nous savons que notre mission consiste à être des porteurs - malgré nos limites et nos faiblesses - de cette force guérissante et libératrice qui émanait de Jésus. Cela signifie que les gens qui s'approchent des communautés chrétiennes devraient - un peu à la manière de l'hémorroïde de l'Évangile - sentir qu'une force de vie rayonne d'elles. Autrement dit, les communautés chrétiennes devraient se laisser toucher ou plutôt chercher à entrer en contact avec les milieux où elles vivent de manière à ce que la force qui habitait Jésus les rejoigne et les guérisse.

Mission énorme que celle de prolonger aujourd'hui cette présence du Christ guérisseur des esprits et des corps. En cherchant à nous attacher toujours davantage à lui, en visant à lui faire pleinement confiance, nous assumerons, au moins partiellement, cette mission. Puisse l'Eucharistie que nous allons célébrer ensemble ce matin nourrir notre espérance et nous rendre capables de nous tenir debout face aux forces du mal, sachant que l'Esprit de Jésus ne cessera pas de nous soutenir.

Jean-Louis Larochelle, o.p., prieur du Couvent Saint-Albert-le-Grand, Montréal, Canada

 

Quelques pensées :

1. Je suis la lumière du monde Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. (Jn 8, 11)

2. Il n’y a plus moyen de parler publiquement au Québec. Si tu dis qu’il fait beau, les vendeurs de parapluie te poursuivent[1].

3. Heureux ceux qui croient sans toucher. Dites aux gens qu’il existe un milliard d’étoiles dans la galaxie et ils vous croiront. Dites-leur qu’il y a de la peinture fraîche sur une chaise et ils auront besoin d’y toucher pour se convaincre[2].

4. Dans les moments difficiles ou inquiétants, aux heures les plus sombres, dans les épreuves, la beauté a cette capacité de soutenir le cœur humain et de donner la conviction que le meilleur de la vie peut être atteint[3].

[1] André Arthur, Journal de Québec, 22 mars 2015.    [2]K. Garbutt     [3]Jean Paul Simard, écrivain, Revue Notre Dame du Cap, juin 2015, p. 18.

 

Prière : saint Anselme

Mon Dieu, tu es toute miséricorde, accorde-moi fruit de tes œuvres de miséricorde.

Que je compatisse à ceux qui sont dans l’affliction,

Que je vienne au secours ce ceux qui sont dans le besoin,

Que je soulage les malheureux,

Que j’offre un asile à ceux qui en manquent,

Que je console les affligés, que j’encourage les opprimés,

Que je rende la joie aux pauvres,

Que je sois l’appui de ceux qui pleurent,

Que je pardonne à celui qui m’aura offensé,

Que j’aime ceux qui me haïssent,

Que je rende toujours le bien pour le mal,

Que je sache maîtriser ma langue et poser au besoin, une garde à ma bouche.

Nouvelles

• Le frère Guy Lespinay est maintenant assigné au Couvent Saint-Albert-le-Grand à Montréal, au Canada. Ces coordonnées : 2715 chemin de la Côte Sainte-Catherine, Montréal, QC, H3T 1B6, Canada ; Téléphone fixe, appel de France : 00 1 514 731-3603 ; du Canada : 1 514 731-3603. Skype : guylop, Mobile : 1 514 220-2952.

• Le frère Pierre-Étienne est maintenant au service du diocèse de Marseille à la Ciotat.

• Le frère Guy essaiera de fonder un groupe à Montréal. Sa santé va bien.

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